Le premier journal dédié aux cadres roumains à l’étranger sera aussi une occasion de créer un réseau indépendant de cadres roumains à l’international qui pourront s’impliquer dans des projets de développement régionaux concrets (informatique, R&D, communication, culture, cinéma, musique, etc.). Interview Francophone est ainsi un réseau virtuel de cadres roumains qui ont des valeurs et des expériences de vie, des idées et des convictions dignes d’être connues par nous tous.

INTERVIEW FRANCOPHONE 2006

Nom : Magda Carneci

Fonction : directrice adjointe

Entreprise / Institution : Institut Culturel Roumain de Paris

 

IF : Les cadres roumains à l’étranger ont des histoires tellement différentes qu’il est difficile de classer ou généraliser leurs expériences. Vous avez peut-être choisi la France pour les études supérieures ou pour trouver un emploi qui vous valorise mieux ou purement pour connaître un autre pays… Comment êtes-vous arrivée là, en France, et quelle est " l’histoire de votre début professionnel " ?

MC : J’ai commencé mon parcours professionnel double, d’écrivaine et d’historienne d’art, dans les années 80, quand, en dépit du cloisonnement politique oppressif de la Roumanie sous Ceausescu, une nouvelle génération culturelle prenait toutefois son essor, la génération " quantre-vingt " devenue entre temps très connue, dont j’ai fait partie en tant que poète et théoricienne. Mon destin semblait devoir se dérouler uniquement en Roumanie. Puis, en raison du fait d’avoir participé activement à la Révolution de décembre 1989 (j’ai été membre du Front du Salut National), j’ai été invitée à Paris en 1990 afin de prendre part à une " Rencontre des jeunes révolutionnaires de l’Europe de l’Est ", patronnée par le président François Mitterrand. C’était le coup de foudre, je suis tombée amoureuse de Paris, en dépit du fait qu’avant, j’étais plutôt orientée vers le monde culturel anglo-saxon. Ensuite, j’ai gagné une bourse du gouvernement français en vue de préparer un doctorat, ce qui m’a permis de venir étudier à Paris pendant deux ans. J’ai soutenu ma thèse en 1997 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris ; néanmoins, pendant toute la décennie 90 j’ai vécu à Bucarest. C’était la période la plus pleine, la plus intense de ma vie, car j’ai publié plusieurs livres de poésie, d’essais et de critique d’art, j’ai beaucoup voyagé à l’étranger grâce à des bourses de recherche (notamment les bourses Fulbright, Getty et Soros), j’ai organisé de grandes expositions d’art, et, surtout, en tant que membre du Groupe de Dialogue Social, un groupe célèbre d’intellectuels roumains engagés, j’ai pu participer aux débats politiques, sociaux et culturels majeurs de l’époque en Roumanie. Ce n’est qu’à partir de 2001 que je suis revenue en France, étant invitée à donner des cours à l’Institut National de Langues et Civilisations Orientales, à Paris. Et voici que mon destin a pris tout d’un coup une tournure française. Pendants ces dernières années vécues en France j’ai continué à publier des études, des essais et des poèmes, cette fois en français, j’ai organisé un colloque international sur Benjamin Fondane, j’ai été le commissaire d’une grande exposition sur les arts plastiques des Balkans, j’ai édité un numéro de la revue Poésie 2003 consacré à la poésie roumaine contemporaine et j’ai co-dirigé un ouvrage collectif intitulé " Perspectives roumaines. Du post-communisme à l’intégration européenne " paru en 2004. Donc, mon parcours professionnel double, d’écrivaine et d’historienne d’art, s’est continué de manière conséquente dans l’espace français. Depuis peu je travaille en tant que directrice adjointe de l’Institut Culturel Roumain de Paris.

IF : Comment vous définissez vous-même?

MC : En tant qu’intellectuelle roumaine vivant en France, je me vois comme " passeur de spiritualité " depuis la Roumanie vers la France et comme " passeur de rationalité " depuis la France vers la Roumanie. En tant que diplomate en charge du domaine culturel, je pourrais me définir comme " médiateur " entre deux espaces nationaux très différents l’un de l’autre et pourtant complémentaires, qui pourraient s’enrichir réciproquement en vue d’une possible synthèse européenne. En tant que poète, je me perçois plutôt comme une sorte d’" illimiteur (ou révélateur) de conscience ". 

IF : Quelle expérience personnelle ou professionnelle vous a marqué le plus ?

MC : Justement la différence entre la vision du monde et la mentalité personnelle et collective françaises et roumaines a constitué pour moi une épreuve assez troublante, parfois déchirante, qui, tout en me marquant indélébilement au tréfonds de moi-même, m’a également transformée dans un être plus flexible, plus complet, je dirais même plus mature, et surtout ouvert à une évolution personnelle accélérée que l’être monoculturel que j’étais avant ma fusion avec la France.

IF : Quelle est votre opinion sur le rôle des cadres bi-culturels dans le développement d’un pays et quel est votre conseil pour ceux qui ne trouvent pas leur " place " dans les pays d’adoption ?

MC : Les cadres " bi-culturels ", comme vous les nommez, ou " trans-culturels " comme je pourrais les appeler, deviennent de plus en plus nécessaires, je dirais essentiels, voire vitaux, dans la dynamique civilisationnelle actuelle, qui demande la transgression rapide, mais aussi lucide et responsable, des cloisonnements mentaux et socio-politiques précédents. Les cadres bi- ou multi- culturels sont les " ponts " qui assurent la circulation " sanguine et nerveuse " entre un pays en voie de développement ou d’intégration et le système trans-national, le bloc géopolitique pluriculturel – l’Union européenne, en l’occurrence, qui l’accueille. Dans le monde plus fluide qui est le nôtre à présent, dont l’architecture et le fonctionnement ne sont plus stables et visibles comme auparavant, ceux qui ne s’adaptent pas facilement à ce système d’échange accéléré, pourraient essayer de " faire la navette " entre leur espace d’origine et le pays d’adoption relative ou provisoire, gardant ainsi leur " racines terrestres " mais engendrant également des " racines aériennes " dans le vaste " réseau rhizomique " qui le monde actuel.

IF : Quelle est votre opinion sur le système de recrutement en France ? Mais en Roumanie ou aux Etats-Unis ? Quel serait votre conseil éventuel pour les cadres bi-culturels qui cherchent en ce moment un travail en France?

MC : Je n’ai pas de connaissances approfondies là-dessus, mais ma perception générale est que le système américain est plus dynamique et plus pragmatique par rapport au système français, plus conservateur, où les gens accordent encore plus de valeur aux titres obtenus et aux garanties syndicales ou étatiques qu’à l’adaptation flexible aux exigences du monde du travail. Toutefois, il y a en France une excellente culture du travail et de la compétence, ainsi qu’une tradition de la lutte et de la concurrence qui va montrer ses fruits dans l’avenir. En Roumanie, il y a encore un mélange peu productif entre la précédente mentalité assistée et étatique communiste et post-communiste, entre une démarche libérale trop récente, trop aléatoire et parfois sauvage, et entre une mentalité clientéliste, de type " clan de famille " ou " clan politique ". Plus les structures économiques et sociales devront s’aligner aux structures européennes, plus cette mentalité déclinera, espérons-le, si on veut s’intégrer, avec profit et succès, aux rythmes et aux échanges internationaux.

Je n’ai pas de conseil global à donner pour ceux qui veulent travailler en France (il me faudrait discuter avec chacun d’eux, car chaque cas nécessite une étude spécifique du secteur d’activité visé, de son degré de pénétrabilité par un Roumain, etc.), à part le fait qu’il faut être vraiment compétent, batailleur et travailleur si l’on veut réussir, et surtout qu’il ne faut pas prétendre ou croire que l’Etat français ou la société française leur doivent quelque chose, du fait d’avoir fait des études en France, car la mentalité d’assisté ou la déprime ne sont pas de mise ici.

IF : Quelle est votre vision la plus optimiste sur le futur de la Roumanie et sur le rôle des Roumains à l’étranger ? Et quelle est la vision réaliste et les barrières éventuelles pour que la vision optimiste devienne une réalité ?

MC : Mon espoir est que, plus la Roumanie sera intégrée dans les structures européennes et globales, plus les Roumains apprendront d’être réalistes, structurés, fiables et adaptés au monde qui les entoure, avec ses défis et ses difficultés, sans s’enfuir dans l’auto-complaisance et l’apitoiement sur soi ou dans l’évasion nostalgique vers un passé toujours meilleur que le présent. Les empêchements possibles à ce besoin d’aborder la réalité d’une manière plutôt positive, optimiste, résident dans la " culture du malheur ", dans le fatalisme collectif et le pessimisme individuel des Roumains, trop longtemps marqués par une " terreur de l’histoire ", comme disait Mircea Eliade, qu’ils devraient déjà laisser derrière eux.

Cependant, le capital précieux des Roumains, selon moi, est caché d’une certaine manière dans ce même héritage culturel et historique, qui les porte vers une riche vie intérieure, caractérisée par le désir ardent de ne pas se contenter avec les limitations du monde matériel et pragmatique ; une vie intérieure nourrie encore par des strates culturels folklorique, mythologique et religieux très anciens, une vie intérieure ouverte vers un accomplissement de soi qui prenne en compte plus de facettes de l’humain qu’on ne le pense plus en Occident, telle qu’une vision plus équilibrée, plus harmonieuse, sur l’existence et sur le but de notre vie. Ces valeurs précieuses, en train de disparaître à l’Ouest, ces valeurs enracinées aussi dans l’héritage orthodoxe, les Roumains pourraient les affirmer plus courageusement et plus ouvertement à l’étranger, pour le bien de leur con-citoyens européens.

IF : Vous avez certainement été en contact avec des cadres bi-culturels en Europe. Quelle est votre opinion sur leur attitude, leur façon de vivre, de travailler et sur leurs ambitions en général ? Qui admirez vous pour sa réussite à l’étranger  et pourquoi ?

MC : J’apprécie ces personnes, ces cadres bi-culturels, qui se lancent courageusement dans l’aventure du cosmopolitisme pragmatique, que celui-ci soit culturel, politique ou économique, ce qui n’est pas toujours facile ni psychologiquement ni socialement, car il faut concilier le conditionnement culturel personnel et les intérêts des pays d’origine avec l’émergence d’une nouvelle mentalité trans-culturelle et trans-nationale, qui tâtonne ce que " conscience européenne " voudra dire dans l’avenir. Je pense que les cadres bi-culturels roumains commencent à peine à se frayer un chemin dans les forums européens et que, plus généralement, la classe sociale des cadres bi-culturels ou européens est à peine en train de se constituer, donc sa visibilité publique n’est pas assez grande pour donner des noms suffisamment connus par le grand public. J’ai toutefois une faiblesse pour une femme remarquable, Simone Weil, très connue dans monde français, d’abord pour la loi qui porte son nom et qui dépénalise l'avortement, qu'elle fit adopter en 1975 en tant que ministre de la santé, puis pour avoir été la première femme à présider le Parlement européen de 1979 à 1982.

IF : Quelle est l’expérience personnelle qui vous a le plus marqué (positivement ou négativement) en France ou en Europe ?

MC : En Roumanie, j’ai été marqué par l’exemple de résistance intérieure ou spirituelle au mal communiste, décrit dans le livre " Le journal de la félicité " de Nicolae Steinhardt, que j’ai connu personnellement (livre traduit en français par Marily Le Nir et publié en français en 1996 aux éditions de l’UNESCO). En France, j’ai admiré l’exemple de l’ " internationalisme pragmatique " de Jean Monnet, l’initiateur de l’intégration européenne, une personne que bien sûr je n’ai jamais rencontrée, mais dont la grandeur de l’esprit appliqué au réel m’a toujours impressionné.

IF : Il y a des personnes qui trouvent leur modèle de vie chez d’autres personnes, des personnalités disparues ou membres de leur famille ou mêmes des personnages de livres ou de films. Quelles sont les personnes qui vous ont guidé dans vos choix ou que vous appréciez tout simplement ?

MC : J’ai beaucoup apprécié Monica Lovinescu pour sa fermeté politique et sa droiture morale. Pour mon évolution culturelle je me suis reconnue, toutes proportions gardées, dans le parcours double, d’historien des religions et d’écrivain de Mircea Eliade, dans le destin et les écrits duquel tout intellectuel roumain en exil peut se reconnaître.

IF : Qu’est-ce que votre job devrait vous offrir pour que vous puissiez le qualifier d’idéal pour vous ?

MC : Pour moi le travail idéal serait celui qui permet la créativité et évite la répétitivité et la mécanicité, qui assure un espace de convivialité avec les autres et qui permet assez de temps libre pour pouvoir s’épanouir personnellement et aider les autres à s’épanouir. Bref, le travail idéal est le travail artistique, ou pratiqué de manière artistique, c'est-à-dire inventive et spontanée. Certes, mon travail actuel de diplomate culturel ne peut pas répondre à tous ces critères, mais j’utilise mon expérience de poète pour le faire plus incitant, pour moi et pour mes collaborateurs.

IF : Quels sont les moments de votre vie que vous considérez les plus importants et qui réussissent à vous définir le plus ?

MC : Question délicate, je dirais seulement que, tous les moments festifs, amoureux et professionnels mis à part, j’ai été plus profondément marquée par les moments où, suite à mes recherches de développement personnel, j’ai eu la preuve qu’un " saut quantique " sur des niveaux différents de mon être est possible - et que le contact avec ces niveaux naturels mais encore peu connus ou fréquentés de notre mental actuel représente, peut-être, le défi et la chance que devra affronter et prendre l’espèce humaine dans son évolution prochaine.

IF : Qui sont vos amis et qu’est-ce qu’il ont en commun ?

MC : J’ai des amis très différents, qui souvent ne se connaissent pas entre eux. J’ai des amis d’enfance, j’ai des amis de travail, j’ai des amis peintres et poètes et j’ai des amis " chercheurs de vérité ". Il n’y a pas beaucoup d’éléments en commun entre eux, sauf mon lien émotionnel avec tous, ma fidélité envers mes engagements affectifs venants du passé, et mon désir de leur donner le mieux de moi-même, pour que chacun s’épanouisse à son temps, à sa manière.

IF : Quelles sont vos projets, ambitions pour les dix ans à venir ?

MC : Bonne question, il faut se projeter en avant afin d’arriver à accomplir des buts plus ou moins clairement définis – et une décennie me semble un délai de temps raisonnable. Dans les dix années suivantes je compte, d’une part, donner de mon mieux dans la diplomatie culturelle où je pense pouvoir contribuer à une vraie professionnalisation et européanisation des échanges culturels franco-roumains. Et, d’autre part, même si j’ai déjà publié un bon nombre de livres de poésie, d’essais et de critique d’art en roumain et dans des langues étrangères, j’espère pouvoir publier mes " œuvres majeures " dans les dix ou quinze prochaines années.

IF : Quelle question manque ici pour connaître ce qui compte le plus pour vous ?

MC : " Qu’es-tu ? ", " Qui sommes-nous ? ", " Pourquoi ce monde ? " : c’est toujours un grand mystère - auquel il conviendrait d’essayer de répondre au moins une fois dans cette vie.

Vos préférences :

Auteur / Livre: J’aime trop d’auteurs et de livres pour pouvoir les rappeler ici. A présent j’ai une faiblesse pour le poète mystique soufi Roumi.

Publication : La revue " 22 " à Bucarest et les revues " Esprit " et " Le Débat " à ¨Paris.

Ville/ Région : La Méditerranée

Restaurant préféré : j’aime toutes les cuisines du monde.

Modèle de voiture qui vous ressemble : " Tico " de Daewoo.

Le gadget préféré : les livres.

Votre propre " Motto ": " Homo sui transcendentalis ".

E-mail (Pour etre contacté par les lecteurs): magda.carneci@wanadoo.fr